Edito n°3 : “Semaine de l’IA pour tous : apprendre sans se soumettre”
par Matthieu Demory, docteur en sociologie et président du Hub du Sud
🔁 Pour consulter les autres éditos, retournez à la page principale.
Du 18 au 24 mai 2026 s’est tenue la première édition de la Semaine de l’IA pour tous. Porté par La MedNum, Make.org Foundation et la Mission Café IA, cet événement national s’est donné pour ambition de rendre l’intelligence artificielle plus concrète, plus compréhensible et plus appropriable par les citoyens.
Pendant une semaine, partout en France, des ateliers, des conférences, des cafés IA, des démonstrations et des temps d’échange ont été proposés pour permettre au plus grand nombre de mieux comprendre ce que recouvre aujourd’hui l’intelligence artificielle, ce qu’elle permet, ce qu’elle transforme, mais aussi ce qu’elle interroge.
Le Hub du Sud et plusieurs membres de son réseau se sont associés à cette dynamique. En région Sud, des actions ont ainsi été proposées par Anonymal, ICOM’Provence, Evaléco, l’ECE de Malijai, les Petits Débrouillards, Avenir 84 et par Florence Reynier avec le conseil départemental des Hautes-Alpes. Ces initiatives ont pris des formes diverses, adaptées aux publics et aux territoires. Café IA, atelier d’initiation à la création musicale par IA, conférence, atelier de découverte de l’histoire de l’intelligence artificielle, discussion autour des données, des algorithmes, des imaginaires et des usages quotidiens. Cette diversité rappelle qu’il n’existe pas une seule manière d’aborder l’IA, comme il n’existe pas un seul rapport au numérique.
L’enjeu n’est pourtant pas seulement de présenter un outil nouveau. L’intelligence artificielle, notamment dans ses formes génératives, s’installe progressivement dans les activités ordinaires : démarches administratives, accès à l’information, travail, éducation, production d’écrits, d’images ou de sons, pratiques culturelles, relations aux institutions. Le numérique est devenu pervasif, au sens où il s’immisce dans l’ensemble des sphères de la vie sociale (Boullier, 2016), et l’intelligence artificielle n’échappe pas à cette dynamique. Elle ne constitue pas une rupture totalement extérieure au numérique, mais une nouvelle intensification de sa présence dans la vie quotidienne.
C’est précisément pour cette raison que la médiation numérique est concernée au premier chef. L’IA produit des écarts d’usages, de compréhension, de confiance et de pouvoir d’agir. Comme les réseaux sociaux, la dématérialisation administrative ou les plateformes numériques avant elle, elle risque de fabriquer de nouvelles lignes de fracture. Ces inégalités ne naissent jamais seulement des outils eux-mêmes. Elles s’articulent aux inégalités sociales, scolaires, économiques, culturelles et territoriales déjà existantes (Granjon, 2022). Les publics les plus dotés socialement disposent généralement de davantage de ressources pour expérimenter, comprendre, vérifier, contourner ou intégrer ces technologies à leurs pratiques. Les publics les plus éloignés du numérique risquent, eux, d’être une nouvelle fois placés face à des dispositifs qu’ils doivent utiliser sans toujours avoir eu les moyens de les comprendre.
C’est là que se situe l’un des paradoxes de notre période. D’un côté, il existe une forme d’injonction sociale à prendre le train en marche. Il faudrait se former à l’IA, apprendre à l’utiliser, en comprendre les usages professionnels, s’adapter, gagner en efficacité, ne pas rester à l’écart. Cette injonction est portée par les entreprises, les institutions, les discours médiatiques, les politiques publiques et parfois par les dispositifs de sensibilisation eux-mêmes. De l’autre côté, cette nécessité d’apprendre n’est pas artificielle. Elle est réelle. Ne pas accompagner les citoyens face à l’IA reviendrait à les laisser seuls face à des technologies qui organisent déjà une partie de leur environnement informationnel, administratif, professionnel et culturel.
Il faut donc tenir ensemble ces deux dimensions. La Semaine de l’IA pour tous est à la fois le symptôme d’un moment d’accélération technologique et une réponse utile à cette accélération. Elle témoigne de la place prise par l’IA dans les politiques publiques et dans les préoccupations institutionnelles. Mais elle ouvre aussi des espaces nécessaires de discussion, de vulgarisation, d’expérimentation et de mise à distance. Former à l’IA ne doit pas signifier accompagner docilement l’adaptation des citoyens à un monde technique déjà décidé ailleurs. Former à l’IA doit permettre de comprendre, de questionner, de comparer, de douter, de tester, de refuser parfois, et surtout de reprendre prise.
Cette tension n’est pas nouvelle. La technique n’est jamais un mouvement autonome et irrésistible, mais un processus social traversé par des choix, des rapports de pouvoir, des résistances et des débats démocratiques (Salomon, 1982). Les inquiétudes face aux technologies ne relèvent donc pas seulement d’un refus du progrès. Elles expriment aussi une demande de compréhension, de participation et de contrôle collectif. Cette réflexion reste très actuelle face à l’IA. La fascination pour la technique conduit souvent à lui attribuer une capacité presque magique à résoudre les problèmes sociaux (Ellul, 1988). Elle nourrit aussi une fiction politique selon laquelle l’innovation suffirait, par elle-même, à produire du progrès social (Sfez, 2002). Or aucune technologie ne produit mécaniquement plus d’égalité, plus d’autonomie ou plus de démocratie. Tout dépend des conditions sociales, politiques et pédagogiques dans lesquelles elle est pensée, diffusée et appropriée.
L’enjeu n’est donc ni de célébrer naïvement l’intelligence artificielle, ni de la rejeter en bloc. Il est de construire les conditions d’une culture critique de l’IA. Une culture qui ne soit pas réservée aux ingénieurs, aux experts, aux grandes entreprises ou aux institutions. Une culture qui permette à chacun de comprendre ce que fait un système d’IA, ce qu’il ne fait pas, ce qu’il produit comme effets, ce qu’il suppose comme données et ce qu’il transforme dans les pratiques professionnelles et personnelles. Une culture qui donne les moyens de distinguer un usage utile d’un usage imposé, une aide réelle d’une automatisation problématique, une simplification pertinente d’une dépossession.
Dans cette perspective, les actrices et acteurs de la médiation numérique ont un rôle essentiel à jouer. Ils ne sont pas seulement des traducteurs techniques. Ils sont des passeurs, des accompagnateurs, des animateurs de débat, des révélateurs d’inégalités et parfois des vigies démocratiques. Leur travail consiste à rendre les technologies discutables, appropriables et critiquables. Cela suppose du temps, des moyens, de la formation, mais aussi une reconnaissance pleine et entière de leur expertise. On ne peut pas demander aux structures de terrain d’accompagner les citoyens dans les transformations numériques les plus profondes sans leur donner les ressources nécessaires pour le faire durablement.
La Semaine de l’IA pour tous a ainsi le mérite de rendre visible un enjeu qui dépasse largement l’actualité technologique. Elle rappelle que l’inclusion numérique ne peut pas rester centrée sur l’accès aux équipements ou sur l’accompagnement aux démarches en ligne, même si ces dimensions demeurent fondamentales. Elle doit aussi intégrer les nouvelles formes de pouvoir et d’inégalité qui se construisent autour des données, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Elle doit permettre aux citoyens de ne pas seulement utiliser les outils, mais de comprendre les mondes sociaux qu’ils contribuent à produire.
L’IA est déjà là, dans des formes plus ou moins visibles, plus ou moins acceptées, plus ou moins comprises. La question n’est donc plus seulement de savoir si les citoyens doivent s’y former. La question est de savoir dans quelles conditions ils peuvent le faire, avec quels accompagnements, au service de quelles finalités et avec quelle capacité réelle de discussion. C’est tout l’enjeu de la médiation numérique aujourd’hui : faire de l’IA un objet de débat public, de compréhension collective et de pouvoir d’agir, plutôt qu’un nouveau facteur d’exclusion silencieuse.
Former à l’IA, au fond, ce n’est pas apprendre à suivre le mouvement. C’est se donner collectivement les moyens de ne pas le subir.
🔎 A propos de Matthieu Demory :
📚 Découvrez ses publications
📲 Suivez ses actualités sur LinkedIn
