Edito n°2 – Baromètre du numérique 2026 : entre démocratisation et lignes de fracture
par Matthieu Demory
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L’édition 2026 du Baromètre du numérique, réalisée par le CREDOC pour l’Arcep, lʼArcom, le CGE et lʼANCT, s’inscrit dans une enquête menée depuis le début des années 2000 afin de mesurer l’équipement, les usages et les perceptions du numérique en France et constitue un instrument central de pilotage des politiques publiques. L’édition 2026 confirme une dynamique de généralisation des équipements et des usages (progression spectaculaire de la fibre en zones rurales, quasi-universalisation du smartphone, stabilisation des grands usages comme l’e-administration ou les achats en ligne). À première vue, la démocratisation numérique semble accomplie. Mais que signifie réellement cette diffusion massive ?
Les indicateurs sont significatifs, en trois ans, la connexion à la fibre ou au câble dans les communes rurales est passée de 34 % en 2022 à 75 % en 2025. L’équipement mobile atteint 97 % de possession de téléphone portable, dont 91 % de smartphones. Le smartphone devient l’équipement pivot d’un quotidien connecté : 64 % des Français utilisent quotidiennement une messagerie instantanée, 43 % passent des appels via applications, 20 % téléchargent régulièrement des applications. Les grands usages sont désormais installés : 82 % recherchent des informations en ligne, 74 % réalisent des achats sur internet, 70 % accomplissent des démarches administratives numériques.
Ces données confirment une diffusion large des infrastructures et des pratiques. Toutefois, la littérature sociologique invite à dépasser la lecture strictement quantitative. Les travaux de Fabien Granjon (2022 ; Granjon, Lelong & Metzger, 2009) montrent que l’extension de l’équipement ne produit pas mécaniquement une égalisation des pratiques. Dans les classes populaires, les usages de l’informatique connectée s’inscrivent dans des contraintes matérielles, culturelles et symboliques spécifiques, qui limitent la diversification des pratiques et l’accumulation de ressources numériques convertibles en avantages sociaux. Dans mes propres travaux (Demory, 2024 ; Demory & Martin, 2024), j’ai également mis en évidence l’existence de rapports différenciés à la culture numérique, structurés par le capital scolaire et culturel.
Le Baromètre 2026 confirme cette stratification, le niveau de diplôme demeure un facteur explicatif majeur des difficultés déclarées. 83 % des diplômés du supérieur réalisent des démarches administratives en ligne contre 47 % des non-diplômés. Les freins déclarés (manque de maîtrise, absence d’équipements, connexion exclusivement mobile) touchent prioritairement les catégories populaires. Plus encore, un tiers des Français estime que le numérique ne facilite pas leur vie quotidienne. La démocratisation des infrastructures ne neutralise donc pas les inégalités d’appropriation.
L’essor de l’intelligence artificielle générative n’échappe pas à cette logique de stratification. Malgré sa progression rapide, son appropriation demeure socialement différenciée. Parmi ceux qui ne citent jamais l’IA comme solution prioritaire, 28 % invoquent la force des habitudes ancrées autour des moteurs de recherche traditionnels (un argument particulièrement présent chez les professions intermédiaires, les 40-59 ans et les diplômés du supérieur). 26 % déclarent ne pas se sentir suffisamment compétents pour bien l’utiliser (un frein davantage exprimé par les 12-17 ans, les 70 ans et plus et les non-diplômés). S’y ajoutent des inquiétudes relatives aux données personnelles (19 %) et un manque de confiance dans la fiabilité des réponses (11 %). À l’inverse, les usagers prioritaires mettent en avant la rapidité, le gain de temps et la facilité d’obtention de l’information. Autrement dit, l’IA ne constitue pas un simple nouvel outil universellement adopté : elle reconfigure les écarts existants entre ceux qui disposent des ressources culturelles pour en exploiter les potentialités et ceux qui en perçoivent surtout les risques ou les limites.
Ces résultats confortent la médiation numérique dans une position ambivalente. L’extension massive des équipements pourrait laisser croire que son rôle s’atténue. Pourtant, les données montrent une recomposition des inégalités (moins liées à l’accès matériel, davantage à l’appropriation et à la perception des bénéfices).
Depuis plus de deux décennies, la médiation numérique s’est structurée à l’intersection de deux dynamiques : l’héritage de l’éducation populaire (visant l’émancipation par la culture numérique) et la réponse à l’urgence sociale produite par la dématérialisation des services publics. Progressivement, la seconde dimension a pris le dessus dans les cadrages institutionnels, au nom de l’inclusion numérique des citoyen·nes. Les dispositifs de financement, souvent organisés en appels à projets de courte durée, ont renforcé cette orientation, en valorisant principalement l’accompagnement aux démarches et la réduction des situations d’exclusion immédiate.
Or, si les écarts contemporains résident moins dans l’accès que dans la capacité à diversifier ses usages, à comprendre les environnements socio-techniques et à transformer le numérique en ressources sociales, alors la médiation ne peut être cantonnée à une fonction de guichet. Elle se trouve prise dans une tension structurelle (entre réponse à l’urgence administrative et ambition d’émancipation culturelle). Sa reconnaissance comme institution à part entière dépendra de sa capacité à réaffirmer ce second héritage, en travaillant l’appropriation critique plutôt que la seule conformité aux dispositifs numériques existants.
Le Baromètre 2026 dessine une société massivement connectée mais inégalement armée pour transformer cette connexion en ressources sociales, économiques et politiques. La question n’est plus seulement celle de l’accès, mais celle de l’appropriation et du sens. Dans ce contexte, la médiation numérique peut-elle devenir (ou continuer à être) un espace de formation à une culture numérique réflexive (articulant compétences techniques, compréhension des plateformes, esprit critique et pouvoir d’agir) ? Ou restera-t-elle assignée à la gestion des effets sociaux de la numérisation ? Le débat mérite d’être ouvert collectivement.
Références bibliographiques
Demory M. (2024), “Rapports différenciés à la culture numérique : des inégalités sociales-numériques aux expériences ordinaires en situation de médiation numérique”, SociologieS.
Demory M. & Martin P. (2024), “Capital numérique : approche sociocritique de la relation à la culture numérique chez les adolescents en France”, Médiations & Médiatisations.
Granjon F. (2022), Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques, Paris, Presses des Mines.
Granjon F., Lelong B. & J.-L. Metzger (2009), Inégalités numériques : clivages sociaux et modes d’appropriation des TIC, Paris, Éditions Hermès.

