Edito n°4 – Rentrée numérique : interdire ne suffit pas
par Matthieu Demory, docteur en sociologie et président du Hub du Sud
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La rentrée scolaire 2026 s’ouvre sous le signe de l’interdiction. La loi du 24 août 2026 étend aux lycées, à compter de cette rentrée, l’interdiction de l’usage du téléphone portable déjà applicable dans les écoles et les collèges. Cette même loi devait également interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans.
Mais son article premier avait été censuré dix jours plus tôt par le Conseil constitutionnel, au motif que cette interdiction générale portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication et que le dispositif de vérification de l’âge n’était pas assorti de garanties suffisantes pour le respect de la vie privée.
Ces décisions répondent à des inquiétudes légitimes. Cyberharcèlement, désinformation, contenus violents, perturbation du sommeil ou captation de l’attention constituent de réels problèmes. Mais reconnaître les risques ne nous dispense pas d’interroger les réponses que nous leur apportons. Protéger les jeunes ne peut pas consister uniquement à les éloigner du numérique. Il faut aussi leur apprendre à y prendre place.
L’interdiction du téléphone pendant le temps scolaire peut être une règle collective utile. Elle peut préserver des espaces de concentration, limiter les sollicitations et rappeler que l’école demeure un lieu régi par des normes communes. Mais une règle d’usage ne constitue pas, à elle seule, une politique éducative.
À la sortie de l’établissement, les téléphones réapparaissent, les groupes de discussion se reforment et les algorithmes reprennent leur travail de recommandation. Le numérique ne s’arrête pas au portail de l’école. Une école sans téléphone ne doit donc pas devenir une école qui ne parle plus des téléphones, des réseaux sociaux et des expériences que les élèves y vivent.
Anne Cordier (2026) le rappelle : la question n’est pas de choisir entre un monde « avec » ou « sans » téléphone, mais d’apprendre à vivre, travailler et s’informer avec lui. Les pratiques numériques des jeunes sont des pratiques de sociabilité, d’information, de création et de construction de soi. Elles comportent des risques, mais ne peuvent être réduites à ces seuls risques.
Lorsque l’interdiction tient lieu de politique éducative, elle présente un paradoxe : elle peut déplacer les usages sans les transformer et rendre leur mise en discussion plus difficile. Un jeune qui sait sa pratique interdite peut hésiter davantage à parler d’un contenu choquant, d’une sollicitation malveillante ou d’une situation de cyberharcèlement. À force de vouloir protéger les jeunes du numérique, nous risquons de les priver des espaces où ils pourraient apprendre à s’en protéger.
Claire Balleys (2025) montre que la régulation des usages numériques au sein des familles est traversée par des contradictions et des inégalités. Tous les parents ne disposent ni du même temps, ni des mêmes ressources, ni des mêmes possibilités d’accompagnement.
Dans les milieux modestes, certains usages numériques peuvent pallier l’ennui faute d’activités alternatives accessibles ; dans les familles plus favorisées, le temps des enfants est davantage occupé par les devoirs et les activités extrascolaires. Il n’existe donc pas une manière unique et socialement neutre d’exercer la parentalité numérique.
Cette analyse rejoint les travaux de Dominique Pasquier (2018) et de Fabien Granjon (2022) : l’accès aux équipements ne fait pas disparaître les inégalités d’appropriation. Comprendre une plateforme, protéger ses données, vérifier une information ou utiliser un espace numérique de travail mobilise des ressources socialement distribuées.
Une politique principalement fondée sur l’interdiction risque alors de renforcer les écarts entre les familles capables d’accompagner les pratiques et celles qui sont laissées seules face à des injonctions contradictoires : connectez-vous pour suivre la scolarité, mais empêchez vos enfants d’utiliser les outils qui structurent une partie de leur vie sociale.
Surtout, en concentrant le débat sur la capacité des jeunes à se contrôler, nous déplaçons la responsabilité des plateformes vers les individus. Les difficultés ne proviennent pas seulement de « mauvais usages ». Elles sont aussi produites par des services conçus pour retenir l’attention, multiplier les interactions et collecter des données : défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandations personnalisées. Ces dispositifs ne sont ni naturels ni inévitables : ils relèvent de choix industriels et de modèles économiques qui doivent être rendus visibles, débattus et régulés collectivement.
On ne peut pas demander à un adolescent d’être, à lui seul, plus puissant qu’une industrie organisée pour capter son attention.
La protection des mineurs exige donc une régulation ferme des plateformes : encadrement des algorithmes de recommandation, limitation de la publicité ciblée et de la collecte de données, régulation des mécanismes de captation de l’attention et transparence accrue. Réguler les environnements numériques et éduquer les usages ne sont pas deux politiques concurrentes. Elles sont indissociables. C’est précisément dans cet espace que la médiation numérique a un rôle essentiel à jouer.
Les équipes de médiation numérique ne sont pas là pour surveiller les familles ou distribuer les bons et les mauvais points. Leur rôle est de rendre les environnements numériques compréhensibles, de créer des espaces de dialogue et d’aider les personnes à retrouver une capacité d’action. Elles peuvent accompagner l’usage de Pronote et des espaces numériques de travail, mais aussi ouvrir la discussion sur le cyberharcèlement, la désinformation, les données personnelles ou les contenus inadaptés.
Le Pack Rentrée consacré à la parentalité numérique, disponible sur Les Bases du numérique d’intérêt général, illustre cette approche. Experimenté dans les Alpes-de-Haute-Provence, par l’Éducation nationale, les services de l’État, France Services et les conseillers numériques, il propose des ressources directement mobilisables pour accompagner les parents et leurs enfants.
Sa force tient autant aux outils proposés qu’à la méthode : réunir les acteurs éducatifs, les services publics, les familles et les équipes de médiation autour de situations concrètes. Il ne s’agit plus seulement d’énoncer une règle, mais de construire collectivement les capacités nécessaires pour comprendre et agir.
Au Hub du Sud, nous défendons cette voie. Une politique numérique éducative ambitieuse doit articuler des règles claires dans les établissements, une éducation aux médias et à l’information inscrite dans la durée, un soutien réel à la parentalité, une médiation numérique accessible et une régulation exigeante des plateformes.
Une école humaniste n’abandonne pas les jeunes aux plateformes. Elle ne prétend pas davantage les protéger en maintenant leurs pratiques numériques hors de son champ éducatif. Elle transforme leurs expériences numériques en objets de connaissance, de discussion et d’émancipation.
La rentrée numérique ne peut donc pas être seulement celle des téléphones rangés dans les sacs. Elle doit être celle d’un effort éducatif collectif : protéger sans isoler, encadrer sans humilier, prévenir sans moraliser et réguler sans faire porter la responsabilité sur les plus jeunes.
Références bibliographiques :
Balleys, C. (2025). « La régulation des usages des écrans à l’adolescence : une
question de contexte social et familial ». Agora débats/jeunesses, 101(3), 94-112.
doi:10.3917/agora.101.0094.
Cordier, A. (2026). « La question n’est pas avec ou sans téléphone, mais comment
apprendre à vivre, travailler et s’informer avec ». Le Café pédagogique, 19 janvier
2026.
Granjon, F. (2022). Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des
inégalités sociales-numériques. Presses des Mines.
Pasquier, D. (2018). L’Internet des familles modestes. Enquête dans la France rurale.
Presses des Mines.
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