Edito n°1 : “Faire citoyenneté par la médiation numérique”
Réduire le numérique à une question d’outils ou de compétences est une illusion confortable. En réalité, il organise l’accès à l’information, aux droits et aux espaces de participation politique. Le numérique est porteur de valeurs et de rapports de pouvoir qui conditionnent, très concrètement, l’exercice de la citoyenneté. Cet édito propose ainsi d’apposer un regard critique sur la place de la médiation numérique dans la vie politique et démocratique.
Ces derniers mois, plusieurs initiatives portées par des acteurs de la médiation numérique sont venues concrétiser cette dimension souvent invisibilisée. En s’inscrivant explicitement dans le champ de la citoyenneté et de la participation démocratique, elles rappellent que la médiation numérique ne se limite ni à l’accompagnement aux démarches administratives ni à la transmission de compétences techniques, mais qu’elle peut aussi contribuer au développement du pouvoir d’agir des citoyens.
À l’approche des élections municipales, le Hub du Sud, aux côtés de nombreux acteurs de terrain, a dans ce sens contribué à l’élaboration d’un kit élections à destination des professionnels de la médiation numérique. L’objectif est simple, mais fondamental : informer, orienter et accompagner les citoyens dans l’exercice de leur droit de vote. Ce travail est parti d’un constat largement partagé sur le terrain : une part non négligeable des personnes ne vote pas, non par désintérêt politique, mais faute d’inscription sur les listes électorales, de compréhension des démarches ou d’accès à une information fiable.
Le kit propose des ressources permettant de faciliter l’inscription électorale, de mieux comprendre les modalités du vote, y compris dans leurs dimensions numériques, et de s’orienter dans les informations disponibles. Loin d’être cantonnée à un territoire, cette initiative a vocation à s’essaimer à l’échelle nationale, signe qu’elle répond à des difficultés largement partagées.
Cette démarche n’est pas isolée. D’autres acteurs structurants du champ s’inscrivent dans cette même dynamique de réinvestissement citoyen de la médiation numérique. La coopérative nationale La MedNum a récemment mis à disposition des structures un kit destiné à accompagner le dialogue avec les élus locaux, afin de porter un plaidoyer en faveur de la médiation et de l’inclusion numérique. Parallèlement, différents acteurs issus des mondes de la médiation numérique se sont mobilisés auprès des parlementaires lors des discussions autour du projet de loi de finances 2026, afin de plaider pour un renforcement des moyens dédiés à l’inclusion numérique.
Ces initiatives ont en commun de déplacer subtilement, mais profondément, la place assignée à la médiation numérique. Elles montrent que celle-ci ne se limite pas à une aide technique, à un accompagnement à la prise en main d’outils ou à une réponse aux injonctions de dématérialisation des services publics. Elles rappellent qu’elle peut aussi constituer un levier de participation citoyenne et un appui concret à la vie démocratique.
Ce déplacement n’est toutefois pas sans ambiguïtés. En confiant à la médiation numérique des missions de plus en plus directement liées à l’exercice de la citoyenneté, se pose la question de la place qui lui est réellement accordée dans les politiques publiques. S’agit-il d’une reconnaissance de son rôle démocratique, ou d’une délégation implicite de responsabilités politiques à des acteurs souvent précarisés et insuffisamment soutenus ?
D’un point de vue sociologique, cette évolution interroge la manière dont la médiation numérique s’est institutionnalisée ces dernières années, fréquemment sous l’angle de la réduction des inégalités numériques ou de l’accompagnement aux démarches administratives. Sans nier l’importance de ces missions, force est de constater qu’elles ont parfois contribué à enfermer la médiation numérique dans une fonction réparatrice, centrée sur la gestion des effets sociaux de la numérisation, au détriment de sa dimension citoyenne.
Or, accompagner un citoyen à s’inscrire sur les listes électorales, l’aider à comprendre une profession de foi ou lui permettre d’accéder à une information électorale fiable, c’est agir directement sur les conditions concrètes de l’exercice de la citoyenneté. C’est reconnaître que le numérique structure aujourd’hui l’accès aux droits, à l’information et à la participation politique, et que ne pas intervenir sur ces dimensions revient, de fait, à accepter des formes renouvelées d’exclusion démocratique.
Ces expériences récentes montrent ainsi que la médiation numérique peut contribuer à renforcer la capacité des individus à comprendre, à choisir et à agir dans la cité. Une contribution qui dépasse largement la seule maîtrise technique pour toucher aux conditions mêmes de la participation à la vie collective.
Reconnaître pleinement cette dimension politique de la médiation numérique suppose alors un choix collectif : celui de ne pas en faire un simple outil de compensation des inégalités produites par la numérisation, mais un véritable espace de débat, de formation citoyenne et de participation démocratique. Un choix qui engage bien au-delà des seuls acteurs de la médiation numérique.

